
SOMMET EUROPE DE LA MAMAN SOLO · 2 MAI 2026
Il est le seul homme. Et c'est précisément pour ça qu'il est là.
Il entre dans un espace majoritairement féminin sans s'excuser d'être là. Sans sur-justifier sa présence. Kem Asani, auteuriste et père solo, sait ce qu'il représente ce jour-là et il en fait quelque chose. Pas un symbole. Pas un faire-valoir. Une voix. Singulière, lucide, dérangeante dans le bon sens du terme. Sa présence au Sommet Europe de la Maman Solo du 2 mai 2026 est l'une des plus marquantes de la journée non pas parce qu'il est un homme dans une salle de femmes, mais parce qu'il arrive avec des concepts que personne n'avait encore nommés aussi clairement.
Le premier apport de Kem Asani est conceptuel. Il introduit la notion de "zone grise" pour désigner une réalité que les statistiques ne capturent pas et que le débat public ignore : celle des pères séparés qui ne sont ni absents ni pleinement présents. Il n'est pas le père irresponsable que l'imaginaire collectif associe à la monoparentalité. Il n'est pas non plus le père solo qui assume seul le quotidien. Il est dans un entre-deux inconfortable : présent dans l'intention, absent du quotidien. Responsable dans les obligations, effacé dans la relation. Un week-end sur deux. Quelques semaines l'été. Des obligations financières, émotionnelles et symboliques réelles mais aucune reconnaissance, aucune mesure, aucun récit qui le concerne. Ces pères-là, dit-il, portent en silence. Parce qu'il n'existe pas encore de mot pour ce qu'ils vivent.
Il va plus loin encore en incarnant le concept d'Amina Nsenga "démission imposée". Ces pères qui n'ont pas choisi de s'éloigner de leurs enfants mais qui ont été progressivement marginalisés. Par les décisions judiciaires. Par les dynamiques post-séparation. Par des mécanismes qui favorisent structurellement la garde maternelle. Kem Asani ne nie pas la réalité des mères solos. Il la reconnaît pleinement, avec respect. Mais il pointe une asymétrie dans la reconnaissance : si les mères solos sont invisibles dans l'espace public, les pères en périphérie sont encore plus invisibles car leur souffrance n'est même pas nommée. Et ce qu'on ne nomme pas, on le banalise. Il le dit avec ses propres mots, depuis sa propre expérience : une saisie sur salaire de 600 € par mois en France pour le paiement de la pension alimentaire. Il ne remet pas en cause le principe il fait lui-même la distinction entre les pères qui ne veulent pas payer et ceux qui ne peuvent pas. Ce qu'il dénonce, c'est un système qui traite tous les cas de la même manière. Sans nuance. Sans humanité.
Kem Asani ne se contente pas de témoigner. Il interpelle. Avec respect, mais sans détour. Il demande d'abord en quoi la visibilité médiatique de la monoparentalité se traduit concrètement par une amélioration de la vie des parents. La députée Latifa Aït-Baala, Marraine Europe de la Journée Mondiale du Parent Solo, lui répond que la visibilité est la première étape indispensable pour mettre un sujet à l'agenda politique et que c'est par là que commencent tous les changements dans des sociétés encore patriarcales. Il questionne ensuite ce même système patriarcal : est-ce qu'on peut vraiment se contenter de le nommer ? Ne faudrait-il pas un autre langage, une autre éducation ? Anna Romano répond qu'un système paritaire et égalitaire est le nom et que le changement passe par une transmission consciente entre parents. Il interroge enfin les pensions alimentaires : répondent-elles réellement aux besoins éducatifs des enfants ? La Docteure Aïcha Bacha répond depuis son expérience personnelle pour elle, la pension n'a rien changé, parce qu'elle avait préparé son indépendance. Mais elle reconnaît que ce n'est pas le cas de la majorité des mères.
Il y a un moment dans le sommet où Kem Asani baisse la garde. Quand il parle de ses enfants adolescents. De la rupture du lien. De ce silence qui s'installe et qu'on ne sait plus comment briser. C'est un moment rare un homme qui dit publiquement qu'il souffre d'une distance avec ses enfants. Véronique Obé, de la Fédération Syndicale des Familles Monoparentales, lui répond avec douceur que l'opposition de l'adolescent est souvent un besoin de se construire, pas une condamnation du parent. Que le dialogue doit être maintenu, même quand cela semble impossible.
À la fin du sommet, quand on lui demande ses conclusions, Kem Asani refuse d'en donner. Il estime que chaque réponse est individuelle et dépend du prisme de chacun. Cette posture est cohérente avec tout ce qu'il a dit : il n'est pas venu avec des vérités. Il est venu avec des questions. Il repart avec de la gratitude. Il qualifie le combat des femmes présentes de "très, très noble plus profond que je ne le pensais en arrivant". Il reconnaît que les pères célibataires restent dans une "silenciation" non pas un silence choisi, mais un silence imposé par des normes sociales qui veulent que l'homme ne se plaigne pas, n'expose pas sa fragilité, ne demande pas d'aide. Il conclut en recommandant les livres d'Amina Nsenga La Fureur de l'Invisibilité et Le Duo de la Teranga et rappelle que les défis des femmes "potomitanes" aux Antilles, ces femmes piliers qui portent seules leur famille, ne sont pas une spécificité régionale. C'est une réalité mondiale, que la hausse généralisée des divorces en Europe ne fait qu'amplifier.
Sa présence au sommet aura été l'une des plus précieuses. Non parce qu'il est un homme. Mais parce qu'il a su nommer ce que personne ne nommait encore et ouvrir la voie au premier colloque sur la monoparentalité au masculin, annoncé pour septembre 2026.
"Les pères célibataires restent dans une silenciation." Kem Asani, Sommet Europe de la Maman Solo, 2 mai 2026