Par Amina NsengaVoir le soleil.Mais regarder aussi l’arc-en-ciel.Reconnaître les couleurs sans oublier les pluies qui les ont rendues possibles.Regarder les fractures sans réduire une personne à ses blessures.Il y a d’abord l’arbre.Les racines. L’identité. L’ancrage.Ce regard-là est celui de la reconnexion : retrouver ce qui, au milieu des fractures, relie encore la personne à elle-même, à son histoire, à ses ressources, à ce qui fait qu’elle demeure elle.Et il y a, distinctement, un autre regard : celui que nous portons autour d’elle.C’est là que se situe notre GPS, le Réflexe Monoparentalité.Où est cette personne ?Qu’est-ce qu’elle porte réellement ?Depuis combien de temps ?Avec quels relais ?Qu’est-ce qui est en train de l’épuiser ?Qu’est-ce qui lui permet encore de tenir ?Et que devons-nous mobiliser avant que tenir ne soit plus possible ?Deux regards différents, donc.L’un nous demande de ne pas perdre la personne derrière ses fractures.L’autre nous demande de ne pas isoler la personne de la réalité qu’elle porte.Et c’est précisément à leur rencontre que notre réflexion sur la santé mentale et la monoparentalité doit pouvoir gagner en profondeur.
Nancy était une amie.Nous étions aussi des femmes de lettres, des auteures. Nous avions en commun cet attachement aux mots, mais aussi cette recherche autour de l’identité, de la reconnexion, de la place que l’on occupe et de la manière dont on se repositionne dans son environnement après certaines fractures de la vie.Nancy était brillante.Intelligente.Professionnelle.Capable d’écrire, de penser, de transmettre.Et il y avait ce sourire.Ce soleil que beaucoup ont vu.Son histoire nous rappelle pourtant quelque chose d’essentiel : la lumière d’une personne ne nous renseigne pas nécessairement sur tout ce qu’elle porte.Nous savions également qu’elle était suivie.Je souhaite m’arrêter là sur ce point.Il ne m’appartient ni d’évaluer cet accompagnement, ni de reconstruire après coup ce qui aurait été vu, compris, dit ou non dit.Ce serait injuste envers Nancy.Ce serait également injuste envers les personnes qui ont pu l’accompagner.Un professionnel qui accompagne quelqu’un reste lui aussi un être humain. Lorsqu’un drame survient, il peut également être traversé par des questions, des doutes, de la tristesse ou un sentiment d’impuissance.La santé mentale est trop complexe pour être réduite à une équation dans laquelle il suffirait de demander : qui n’a pas fait ce qu’il fallait ?La question qui m’intéresse est ailleurs.Elle est en amont.Qu’est-ce qui fait que ?Et surtout : qu’est-ce que nous devons apprendre à regarder plus tôt ?
Il faut probablement commencer par déconstruire une représentation.La souffrance psychique n’est pas incompatible avec l’intelligence.Elle n’est pas incompatible avec la réussite professionnelle.Elle n’est pas incompatible avec l’écriture, la créativité, la spiritualité, l’engagement ou la capacité à analyser sa propre histoire.On peut comprendre énormément de choses et continuer à souffrir.On peut disposer des mots et ne pas réussir à tout dire.On peut être entouré et connaître malgré tout des moments de profonde solitude.On peut être accompagné et traverser encore des périodes de grande fragilité.On peut sourire et être épuisé.Et surtout :on peut fonctionner sans aller bien.Cette distinction est fondamentale dans notre travail auprès des mamans solos.Parce que beaucoup ont précisément appris à fonctionner sous une charge considérable.
Nous parlons souvent de la monoparentalité à travers ce qui est mesurable.Les revenus.Le logement.L’emploi.La garde des enfants.La pension alimentaire.Les démarches administratives.L’organisation quotidienne.Mais il existe une autre comptabilité, beaucoup moins visible.La comptabilité de ce que l’on porte.Une séparation.La disparition d’un projet familial.La réorganisation de la maison.Les inquiétudes concernant les enfants.Les difficultés financières.Le sentiment de devoir tout décider.Le manque de relais.Le conflit avec l’autre parent.La solitude.Et parfois la justice.Une audience.Puis une autre.Un courrier.Une expertise.Une décision attendue.Un dossier à constituer.Une situation à expliquer une nouvelle fois.Une inquiétude concernant les enfants qui continue pendant que tout le reste de la vie doit également continuer.Pris isolément, chacun de ces événements peut sembler gérable.Mais la santé mentale ne se joue pas seulement dans l’intensité d’un événement. Elle peut aussi être affectée par l’accumulation, la répétition et la durée.
Nous devrions probablement parler davantage de cela.Une séparation ne sépare pas uniquement deux adultes.Elle peut déplacer tout un environnement.Le logement.Les finances.Les relations sociales.Les enfants.Le sentiment de sécurité.L’image que l’on avait de sa famille.La projection que l’on avait de son avenir.Et lorsqu’une séparation devient fortement conflictuelle, elle peut cesser d’être un événement situé dans le temps.Elle devient un processus.On ne vit plus seulement après une séparation.On continue parfois à vivre dans ses conséquences.Et lorsque la justice entre durablement dans l’histoire familiale, le temps peut prendre une autre forme.Pour l’institution, il existe un dossier.Pour la personne, il existe une vie.Le dossier peut être fermé le soir.La personne, elle, rentre avec son histoire.Elle dort avec.Elle se réveille avec.Elle travaille avec.Elle élève ses enfants avec.Elle attend avec.Elle espère avec.Elle s’épuise parfois avec.Cela ne signifie évidemment pas que toute procédure judiciaire détruit psychologiquement les personnes. La justice est indispensable et peut précisément permettre de protéger, de trancher et de restaurer des droits.Mais nous devons être capables d’interroger le coût psychique potentiel de la durée, de l’incertitude et de la conflictualité.
Une blessure appartient à notre histoire.Mais certaines blessures s’installent.D’autres se répètent.D’autres encore rencontrent des blessures plus anciennes.Et parfois elles deviennent des fractures.C’est ici que la question identitaire devient importante dans mon travail.Parce qu’une personne peut progressivement se raconter uniquement à travers ce qu’elle traverse.Je suis celle qui se bat.Je suis celle qui doit tenir.Je suis celle qui attend.Je suis celle qui doit prouver.Je suis celle qui doit récupérer.Je suis celle qui doit protéger.Je suis celle qui n’a pas le droit de tomber.Et lorsque le combat dure suffisamment longtemps, une question apparaît :où est passée la femme derrière le combat ?
La reconnexion identitaire ne consiste pas à nier les blessures.Elle ne consiste pas à demander à quelqu’un de penser positivement.Elle n’est ni un diagnostic ni un traitement et ne remplace évidemment pas un accompagnement psychologique, psychiatrique ou médical lorsqu’il est nécessaire.Elle pose une autre question.Qui es-tu au-delà de ce qui t’est arrivé ?Qui étais-tu avant cette séparation ?Qu’est-ce qui te nourrit encore ?Quelles sont tes ressources ?Qu’est-ce qui fait sens ?Qu’est-ce qui te relie à ton histoire sans t’enfermer dans celle-ci ?Qu’est-ce qui te permet encore de te reconnaître ?Voilà l’arbre.Les racines.L’identité.L’ancrage.L’arbre peut avoir perdu des branches.Il peut porter les traces de plusieurs saisons difficiles.Il peut avoir traversé des tempêtes.Mais ses blessures ne disent pas, à elles seules, tout ce qu’il est.C’est ce regard que je porte dans mon travail sur la reconnexion identitaire :ne pas laisser la fracture devenir toute l’identité.
Et puis il existe un autre regard.Celui-ci ne regarde plus seulement vers l’intérieur de la personne.Il regarde autour d’elle.C’est là que se situe le Réflexe Monoparentalité, développé et porté dans le travail de Mamans Soloeotop.Je le compare volontiers à un GPS.Un GPS ne soigne pas.Il ne diagnostique pas.Il ne décide pas à la place de celui qui conduit.Il permet de se situer et de regarder l’environnement avant de choisir une direction.Le Réflexe Monoparentalité part donc d’une question extrêmement simple :avons-nous intégré la réalité monoparentale dans notre lecture de la situation ?En matière de santé mentale, cela change la manière d'interroger ce qui se passe.Pas :« Cette personne va-t-elle mal parce qu’elle est maman solo ? »Ce serait réducteur et faux.Mais :« Dans ce qu’elle traverse actuellement, avons-nous réellement regardé ce que sa situation monoparentale lui demande de porter ? »
Alors regardons.Quelle est la charge parentale réellement assumée ?Existe-t-il un relais ?Est-il occasionnel ou régulier ?Depuis combien de temps cette personne porte-t-elle cette organisation ?Existe-t-il un conflit parental ?Une procédure judiciaire ?Une difficulté de logement ?Une pression financière ?Une inquiétude concernant un enfant ?Un isolement ?Un épuisement professionnel ?Une accumulation de démarches ?Existe-t-il encore des espaces de récupération ?Et lorsque cette personne commence à ne plus pouvoir tenir :qui peut prendre le relais ?Ce sont des questions sociales, familiales, économiques, juridiques et organisationnelles.Mais elles peuvent toutes rencontrer la question de la santé mentale.C’est précisément pour cela que celle-ci ne peut pas être traitée comme une petite case supplémentaire de l’accompagnement des familles monoparentales.Elle est transversale.
Face à un drame, nous cherchons naturellement une explication.Et parfois un responsable.Qui savait ?Qui aurait dû voir ?Qui aurait dû intervenir ?Qui est fautif ?Certaines de ces questions peuvent devoir être posées dans les cadres appropriés.Mais dans le travail associatif et dans la prévention, j’aimerais déplacer la question.Qu’est-ce qui était porté ?Depuis combien de temps ?Quelles fractures s’étaient accumulées ?Quels relais existaient ?Quels relais manquaient ?Qu’est-ce qui permettait encore à la personne de rester ancrée ?Et à quel moment aurions-nous dû changer de niveau d’attention ou de réponse ?Déplacer la question ne signifie pas déplacer la responsabilité d’un acte.C’est essentiel.Comprendre un environnement ne signifie jamais excuser la violence.Mais si nous voulons prévenir, nous devons être capables d’étudier ce qui existe avant le point de rupture, pas uniquement ce qui s’est produit au moment où tout a basculé.
Dans cette histoire, il y avait aussi Brigitta.Une amie.Une femme qui connaissait Nancy.Une présence qui comptait.Cette figure est importante parce qu’elle nous rappelle quelque chose : dans nos familles et nos communautés, certaines personnes prennent naturellement une place particulière.Une amie devient presque une sœur.Une aînée devient parfois une maman de substitution.Parce qu’elle connaît, elle ose aller vers l’autre.Elle pense pouvoir parler.Apaiser.Rassurer.Être là.C’est une magnifique expression du lien humain.Mais le drame nous rappelle aussi une limite essentielle :le lien affectif ne peut pas toujours protéger d’une situation de crise.Connaître quelqu’un ne signifie pas pouvoir évaluer seul le niveau de danger.Aimer quelqu’un ne signifie pas devoir intervenir seul.Et prendre soin de la santé mentale doit aussi signifier apprendre aux proches quand passer le relais.Nous devons protéger la personne en difficulté.Mais nous devons aussi protéger celui ou celle qui veut lui venir en aide.
Cela vaut pour les proches.Cela vaut également pour les professionnels.Lorsque le pire arrive malgré un accompagnement, nous oublions parfois ceux qui restent avec leurs propres questions.Le psychologue.Le médecin.Le travailleur social.L’éducateur.L’association.L’ami.La famille.Les enfants.La santé mentale ne concerne donc jamais seulement une personne isolée.Elle se situe au milieu d’un environnement humain.Cela ne signifie pas que « tout le monde est responsable ».Au contraire.Responsabilité collective ne doit jamais signifier culpabilité collective.Cela signifie que chacun doit pouvoir connaître sa place, ses limites et le moment où un autre niveau d’intervention devient nécessaire.
C’est ici que ce drame rencontre directement notre travail.Depuis des années, nous parlons de logement, de droits, de charge réelle, de soutien, de reconnaissance et de responsabilité effectivement assumée.Mais la santé mentale traverse chacune de ces dimensions.Une difficulté de logement n’est pas seulement immobilière lorsqu’elle dure.Une précarité financière n’est pas seulement budgétaire lorsqu’elle empêche de dormir.Une procédure familiale n’est pas seulement juridique lorsqu’elle rythme plusieurs années de vie.L’absence de relais n’est pas seulement organisationnelle lorsqu’une personne n’a plus jamais l’occasion de récupérer.Le conflit parental n’est pas seulement relationnel lorsqu’il occupe quotidiennement l’espace mental.C’est précisément là que le Réflexe Monoparentalité doit avoir sa place.Non pour médicaliser la monoparentalité.Non pour considérer les parents solos comme psychologiquement fragiles.Mais pour empêcher qu’un professionnel, une institution ou un dispositif examine une difficulté sans regarder la charge réelle dans laquelle elle s’inscrit.
Peut-être devons-nous finalement changer notre manière de regarder les personnes fortes.Ne plus attendre qu’elles cessent de fonctionner pour nous demander comment elles vont.Ne plus attendre l’effondrement.Ne plus considérer le sourire comme une preuve.Ne plus considérer l’intelligence comme une protection.Ne plus confondre résilience et capacité infinie à supporter.Et surtout, poser plus tôt cette question :« Derrière tout ce que tu portes, où en es-tu, toi ? »Puis une deuxième :« Autour de toi, qu’est-ce qui pourrait être déplacé pour que tu aies moins à porter ? »La première regarde la personne.La seconde regarde son environnement.C’est toute la différence entre les deux regards que je souhaite préserver.La reconnexion identitaire nous ramène vers l’arbre, les racines, l’identité et l’ancrage.Le Réflexe Monoparentalité nous oblige à sortir de l’arbre pour regarder le terrain autour de lui.Les deux ne se confondent pas.Mais lorsqu’il est question de santé mentale, nous avons besoin de savoir regarder les deux.
Alors oui.Voir le soleil.Mais regarder aussi l’arc-en-ciel.Parce que les couleurs n’effacent pas la pluie.Parce que la lumière n’annule pas les fractures.Parce qu’une femme brillante peut être profondément fatiguée.Parce qu’une maman qui tient aujourd’hui peut avoir besoin que quelqu’un l’aide à porter demain.Parce qu’une personne ne doit jamais être réduite à sa blessure.Et parce qu’une souffrance ne doit jamais être regardée indépendamment de l’environnement dans lequel elle s’inscrit.Nous ne pourrons jamais tout voir.Nous ne pourrons jamais tout empêcher.Et nous devons avoir l’humilité de le reconnaître.Mais nous pouvons apprendre à mieux regarder.Regarder la personne sans l’enfermer dans ses fractures.Regarder ses racines sans oublier son présent.Regarder son environnement sans lui retirer sa singularité.Regarder la charge avant qu’elle ne devienne épuisement.Regarder les relais avant qu’ils ne deviennent urgence.Et nous demander beaucoup plus tôt :qu’est-ce que cette personne porte réellement, et sommes-nous en train de lui demander de le porter trop longtemps ?Peut-être est-ce là que commence une autre manière de penser la santé mentale dans la monoparentalité.Non pas uniquement lorsque le pire est arrivé.Mais bien avant.Pendant que le soleil brille encore.
Amina Nsenga
Fondatrice et Présidente — Mamans Soloeotop ASBLTexte original — Amina Lutumba Ndoy
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