Évaluer le travail sans effacer ce qui se passe autour
La question posée au Parlement européen autour du Réflexe Monoparentalité a fait apparaître un enjeu qui mérite d’être approfondi.
La prévention des risques psychosociaux repose, à juste titre, sur une approche collective : elle interroge l’organisation du travail, les horaires, la charge, les conditions d’exercice, le droit à la déconnexion et les facteurs susceptibles d’affecter la santé mentale.
Cette réflexion s’inscrit dans un contexte européen plus large, notamment celui de la communication COM(2023) 298 final de la Commission européenne sur une approche globale de la santé mentale, ainsi que des travaux menés au Parlement européen sur les risques psychosociaux, le stress et la santé mentale au travail.
Mais une question demeure :
peut-on comprendre pleinement les effets du travail sur les personnes si l’on ne regarde que ce qui se passe à l’intérieur du lieu de travail ?
Prendre en compte la réalité autour du travail ne signifie pas en faire la cause du risque.
C’est là que se situe la frontière essentielle.
Ne pas transformer une réalité familiale en facteur de risque
Une situation familiale, l’absence de relais ou une charge réelle assumée ne doivent jamais devenir des critères permettant de considérer une personne comme plus fragile, moins disponible ou moins capable de s’inscrire durablement dans l’emploi.
L’échange a justement fait apparaître une perception qu’il nous faut interroger : celle d’une monoparentalité qui pourrait, de fait, devenir un « handicap professionnel ».
C’est précisément là que le Réflexe Monoparentalité prend tout son sens : non pas considérer le parent solo comme porteur d’un risque, mais interroger ce qui, dans l’environnement et l’organisation du travail, peut transformer une réalité familiale en désavantage professionnel.
Il faut également éviter un autre raccourci : associer spontanément la monoparentalité aux seules femmes ou aux « mamans solos ».
La monoparentalité concerne également des hommes.
La regarder uniquement au féminin risque non seulement d’invisibiliser les pères solos, mais aussi de renforcer l’idée qu’une responsabilité familiale importante serait d’abord une problématique féminine dans le monde professionnel.
Évaluer le travail, pas le parent
Le Réflexe Monoparentalité ne propose donc pas d’ajouter « parent solo » à la liste des risques professionnels.
Il invite à enrichir la grille de lecture.
Face à une organisation du travail donnée, quelles informations faut-il recueillir pour en comprendre les effets réels ?
Quels éléments extérieurs au travail peuvent interagir avec elle ?
Quels facteurs relèvent effectivement de l’organisation du travail ?
Et que peut-on modifier collectivement pour éviter qu’une règle apparemment neutre produise des conséquences très différentes selon les réalités de vie ?
Deux questions ne doivent pas être confondues :
La monoparentalité n’est pas un risque psychosocial.
Mais une évaluation des risques psychosociaux peut-elle être complète si elle ne se donne aucun moyen d’observer l’interaction entre le travail et la réalité dans laquelle vivent les personnes qui l’exercent ?
C’est précisément à cet endroit que le Réflexe Monoparentalité peut apporter une contribution.
Non comme une nouvelle catégorie de risque.
Non comme un moyen d’identifier des salariés supposés plus fragiles.
Mais comme une grille de questionnement complémentaire, permettant de rendre visibles des interactions qui, autrement, pourraient rester dans l’angle mort de l’évaluation.
Regarder autour sans déplacer la responsabilité
Cette limite doit être clairement garantie : les informations relatives à la situation familiale ne doivent pas devenir un moyen d’évaluer la disponibilité, l’engagement, la stabilité ou la capacité professionnelle d’une personne.
L’objectif reste l’amélioration collective de l’organisation du travail.
Il ne s’agit donc pas de déplacer la responsabilité du lieu de travail vers la vie privée.
Il s’agit de disposer d’éléments suffisants pour identifier plus justement ce qui relève de l’organisation du travail, ce qui résulte de son interaction avec les réalités de vie et ce qui peut être amélioré pour toutes et tous.
Car c’est aussi là que nous devons changer notre manière de raisonner.
Si nous partons systématiquement de la monoparentalité pour chercher des solutions particulières, nous risquons de traiter comme une difficulté individuelle ce qui pourrait parfois être amélioré par une évolution générale du travail.
Des horaires davantage prévisibles, une meilleure organisation du temps de travail, une charge soutenable, une véritable possibilité de déconnexion, davantage d’anticipation dans les changements de planning ou une meilleure articulation entre vie professionnelle et vie privée peuvent bénéficier à l’ensemble des travailleurs.
Et lorsque les conditions générales de travail progressent, certaines difficultés vécues plus fortement par les parents solos peuvent elles aussi se réduire.
Améliorer pour tous, puis regarder ce qui reste
C’est peut-être ici que le Réflexe Monoparentalité apporte une autre manière de penser l’action publique.
Il ne s’agit pas nécessairement de commencer par :
« Que faut-il créer spécifiquement pour les parents solos ? »
Nous pouvons aussi commencer par :
« Que pouvons-nous améliorer pour tous ? »
Puis ajouter la question du Réflexe :
« Cette amélioration répond-elle également aux réalités des personnes qui assument seules, ou très majoritairement seules, une charge familiale ? »
Et enfin :
« Qu’est-ce qui reste insuffisamment couvert ? »
Cette succession est importante.
Elle permet de rechercher d’abord des réponses collectives, tout en conservant la capacité d’identifier les situations dans lesquelles une réalité monoparentale nécessite encore une attention particulière.
Le Réflexe n’efface donc pas la spécificité.
Il évite simplement de la transformer automatiquement en fragilité.
De la réparation à l’anticipation
Nous parlons encore trop souvent de santé mentale lorsque l’épuisement, l’absence ou la rupture professionnelle sont déjà présents.
La prévention suppose de regarder plus tôt.
Elle suppose également d’accepter qu’un être humain ne laisse pas entièrement sa réalité personnelle à la porte de son lieu de travail.
Cela ne signifie pas que l’employeur doit prendre en charge la vie privée.
Cela signifie que l’organisation du travail produit ses effets sur des personnes qui vivent dans des réalités différentes.
Comprendre ces interactions peut permettre de mieux identifier les leviers collectifs de prévention, sans individualiser le risque.
C’est précisément la recherche que nous souhaitons poursuivre autour du Réflexe Monoparentalité.
Non pour faire entrer davantage la vie privée dans l’entreprise.
Non pour créer une nouvelle catégorie de travailleurs considérés comme fragiles.
Mais pour construire un questionnement suffisamment large pour que certaines réalités ne disparaissent pas de l’analyse simplement parce qu’elles commencent en dehors du lieu de travail.
Regarder la réalité autour du travail ne signifie pas lui attribuer le risque. Cela permet de mieux comprendre comment le travail agit dans la réalité.
Et peut-être est-ce là l’un des enjeux essentiels :
évaluer le travail, pas le parent ; améliorer pour tous, sans oublier de regarder les effets pour chacun.
C’est aussi cela, le Réflexe Monoparentalité : ouvrir une question là où la réponse semblait déjà acquise.
— Amina Nsenga